Au Québec, faute de pain, on mange la galette n’est pas un proverbe optimiste. C’est un proverbe de résignation tranquille. Il ne célèbre pas l’adaptation créative, il normalise le compromis. Il dit, en gros : ce n’est pas ce qu’on voulait, mais on va faire avec. Et dans la relation entre le Québec et le Canada, cette phrase est devenue presque une philosophie politique.
Depuis longtemps, le Québec espère le pain. Plus de pouvoirs. Une reconnaissance réelle. Une capacité de décider pleinement pour lui-même. Mais année après année, ce qui arrive sur la table ressemble davantage à une galette sèche qu’à un vrai pain chaud. Alors on ajuste nos attentes. On revoit nos ambitions à la baisse. On se dit que ce n’est pas si pire, que ça aurait pu être moins bon, et surtout, qu’il ne faudrait pas gaspiller ce qu’on a déjà.
À Ottawa, cette attitude est bien comprise. Un Québec qui accepte la galette ne fera pas de crise pour du pain. Il va négocier des miettes, remercier pour les concessions partielles et appeler ça des gains. On nous accorde un programme spécial ici, une exception temporaire là, un beau discours sur la reconnaissance ailleurs. Et le Québec, fidèle à son proverbe, s’en contente.
Cette logique se reflète partout. En matière de pouvoirs, on se satisfait d’ententes administratives plutôt que de changements structurels. En matière de langue et de culture, on protège ce qu’on peut, sans jamais obtenir de garanties solides. En matière économique, on accepte les transferts conditionnels au lieu de réclamer un contrôle réel sur les leviers fiscaux. Faute de pain, on mange la galette, encore et encore.
Le plus fascinant, c’est la façon dont cette résignation est présentée comme de la maturité politique. On se félicite d’être réalistes, responsables, raisonnables. On se compare aux autres pour se rassurer. Regardez ailleurs, c’est pire. Peut-être. Mais la question n’est pas de savoir si d’autres mangent moins bien, c’est de savoir pourquoi le Québec, avec son histoire et sa volonté, accepte encore un régime minimal.
Les Français disent faute de grives, on mange des merles. Mais eux savent très bien qu’un merle, ce n’est pas une grive. Au Québec, on finit parfois par se convaincre que la galette est presque du pain. Qu’elle nourrit pareil. Qu’elle fait la job. Jusqu’au jour où on se rend compte qu’on vit avec un appétit jamais vraiment comblé.
Les Québécois ont développé un sens de l’humour particulier pour survivre à cette situation. On en rit. On relativise. On répète le proverbe comme une sagesse ancestrale. Mais derrière le sourire, il y a une fatigue. Celle de toujours se contenter de moins que ce qui était promis, moins que ce qui était possible.
À force de manger de la galette, on oublie le goût du pain. On oublie même qu’on en voulait. Et c’est peut-être là le plus grand risque. Pas la confrontation. Pas le changement. Mais l’habitude de se satisfaire de l’insuffisant.
Parce qu’un peuple peut survivre longtemps avec de la galette. Mais il ne se construit jamais pleinement sans pain.